Elle courait à travers les rues, les boulevards, les places sans fléchir. La fatigue ne se montrait pas. Elle filait telle une brise passagère sur les trottoirs comme si c'était naturel, évitant du mieux qu'elle pouvait les passants qui s'écartaient vivement à son passage et qui lui lançaient des regards étonnés, moqueurs ou encore courroucés d'avoir été dérangés dans leur contemplation systématique du sol morne et inchangé. Immanquablement, elle s'arrêta devant cette maison qu'elle haïssait tant, celle des êtres qui l'avaient recueillie et insultée et ce, jusqu'à ce qu'elle tombe. Très bas, bien plus qu'elle ne l'avait jamais été. C'en était devenu un passe-temps. La faire trébucher moralement comme physiquement au point de non-retour. La faire pénétrer dans le couloir froid et obscur de la solitude. Un sentiment d'insécurité l'habitant constamment. L'absence omniprésente de cette chaleur humaine dont chacun éprouvait le besoin d'en être entouré ainsi que de répandre celle qui le rendait unique. Elle soupira de lassitude, poussa le portillon et pénétra dans cet enfer terrestre.
Son regard fut automatiquement attiré par les deux paires de chaussures reposant devant l'entrée qui semblaient la narguer par leur seule présence. À son grand désarroi, ses tuteurs n'avaient point eu l'idée de sortir par ce temps magnifique et l'attendait sûrement de pied ferme. Elle se fit pourtant la plus discrète possible, ayant un mince espoir d'en réchapper sans confrontation directe. Celui-ci s'envola à l'entente d'une approche ; l'étranger qui se voulait être son père adoptif cherchait un moyen de l'aborder. Son regard fuyant n'eut aucun mal à se détourner et elle commença l'ascension des escaliers, luttant contre son instinct qui désirait accélérer le pas, s'éloigner le plus possible de ce détracteur qui n'avait de cesse de la critiquer. Elle ne voulait pas lui donner d'avantage de prétextes à ses vomissements d'injures, déjà permanents.
- Ayu.
Cette voix grave et posée, d'une sonorité malsaine, faisait naître en elle des frissons dans le creux de ses reins pour remonter jusqu'à sa nuque et la chatouiller du bout de leur langue glacée et malveillante. Elle feignit ne pas entendre et continua dans sa lancée, priant le Ciel qu'il se contenterait d'essuyer ce refus. Mais ce ne fut pas le cas, elle s'en doutait. Il répéta son prénom avec ce même oubli de suffixe, prouvant son manque ouvert de respect à son égard. Ces âmes, qu'elle avait chéries pour l'avoir accueillie à une époque qui lui semblait si lointaine à présent, avaient eu la bonté de lui enseigner quelques notions sur cette civilisation d'une singularité hors du commun afin de faciliter une potentielle intégration à sa société. Cette omission de suffixe traduisait un irrespect total envers la personne concernée ou une affection incommensurable pour cette dernière. L'hypothèse d'un amour sans borne n'étant point envisageable en raison du ton désagréable et hautain employé qu'on ne pouvait se leurrer sur son objectif. La jeune fille dût faire un effort surhumain pour interdire à ses jambes de détaler, ne voulant pas le provoquer en abusant de sa "tolérance". Mais elle ne soutint pas son regard, elle n'en avait ni l'envie, ni le courage. Elle y préféra observer un défaut du bois apparent sur l'une des marches qui se trouvaient à hauteur de ses yeux.
- Tiens, tu daignes nous honorer de ta présence ce soir ? C'est si rare ces temps-ci. Ca ne doit pas être sans raison. Voyons... Ton petit ami t'a larguée ? Ou bien tu t'es faite garder dans le bureau du Proviseur et, en ayant tellement honte, tu as préféré venir pleurer dans ta chambre ?
Elle ne répondit rien, choisissant d'ignorer cette remarque désobligeante car elle n'était pas en mesure de lui tenir tête, elle le savait, et demeura immobile, sachant par expérience que les expressions, les gestes s'ensuivaient des mêmes conséquences que les protestations.
- C'était plutôt prévisible, poursuivit-il, tu as un caractère si sinistre qu'on se lasse rapidement de toi.
Elle ne put retenir sa main qui serra le vieux bois de la rampe qui gémit en guise de contestation. Elle pinça les lèvres pour s'empêcher de tourner la tête et s'obligea à poursuivre sa pseudo-contemplation. L'adulte esquissa un sourire en direction de cette réaction qu'il avait cherché à provoquer. Il se saisit de cette main d'une maigreur effarante et sentant avec une joie mesquine son possesseur se raidir, il rit. Un rire méprisant et dont la résonance sur le haut plafond semblait être l'écho lointain du hurlement d'un condamné au moment crucial de sa torture.
- Tu es anorexique maintenant ? demanda-t-il avec un calme déconcertant, une fois qu'il eut cessé ses railleries.
Ayu ne put s'empêcher de lui lancer un regard offensé auquel il répondit par un nouveau sourire qu'elle trouvait diabolique. Elle retira violemment sa main et monta les quelques marches qu'il restait comme si l'attendait une libération à leur aboutissement. L'homme, qui n'avait pas bougé, attendit d'entendre un claquement de porte avant de soupirer mollement, se débarrassant de toute cette tension, ce sentiment de culpabilité qui le rongeait chaque fois un peu plus.
- Pardonne-moi Ayu-chan. Mais je n'ai pas le choix... chuchota-t-il, plus à l'intention de lui-même qu'à la concernée.
Il se retourna en entendant des pas légers dans sa direction. Une femme d'âge mûr s'avançait vers lui avec un regard rempli de remords qu'il lui rendit. Leurs yeux se fixèrent un instant et elle eut l'ombre d'un sourire débordant de tristesse. Il la prit doucement dans ses bras, le murmure de son nom se perdant dans sa longue chevelure d'un noir de jais. "Komaki..."
La jeune fille était assise sur son lit, les jambes repliées qu'elle avait entourées de ses bras. Son esprit ne pouvait se détourner des phrases blessantes de son tuteur. Jamais, il n'était allé aussi loin dans les insultes jusqu'à ce jour. Sa haine à son égard n'en était que plus grande. Elle n'était pas "anorexique" comme il le disait si injustement. Elle ne pouvait plus manger depuis leur mort. C'était comme si son estomac avait péri ce soir là, refusant toute nourriture si ce n'était pas une infime quantité. Il avait trépassé, pareillement aux deux seuls êtres qui lui étaient si indispensables. Ses souvenirs eux-mêmes les avaient rejoints derrière la barrière d'outre-tombe. Elle était incapable de se rappeler à même une bribe de son passé précédant cette soirée fatidique. Celle-ci même qui marquait la "fin" de sa vie tout aussi bien que son "commencement". Les visions sanglantes et horrifiantes de cette nuit cruciale étaient de loin ses plus anciens souvenirs. Sa naissance dans ce monde débordant de cruautés... On lui annoncé, un jour, que cela n'avait pas à être comparé à de l'amnésie, elle n'avait pas oublié. Ses souvenirs s'étaient bannis d'eux-même suite à un choc émotionnel pour lui éviter de trop en pâtir. Ils demeuraient quelque part, au plus profond de sa conscience dans l'espoir que le moment viendra où l'on brisera cette muraille si épaisse qui les empêchait de manifester leur présence. Pour la jeune lycéenne, cette situation ou l'amnésie revenaient rigoureusement à la même chose. Elle était incapable de faire revenir des preuves d'une vie antérieure à ses seize ans et en souffrait tout autant que de la mort de ses parents. Elle n'avait plus d'enfance, plus de rêves innocents, plus de perceptions si gaies et si étranges à la fois de la vie, plus de peur des monstres sous le lit, plus de caresses rassurantes de ses parents. Elle n'avait plus l'expérience que procurait cette période fondamentale à toute vie...
***
Elle dépassa la grille du lycée et balaya d'un regard sans émotion la cour délaissée par cette heure matinale. Seuls quelques élèves se pressaient pour pénétrer dans le grand bâtiment central afin d'échapper au déluge imminent. En effet, le ciel semblait capricieux et assombri d'innombrables larmes, comme celles qu'elle avait ravalées toute la nuit, de peur de se faire surprendre. Elle rajusta la bandoulière de son sac et imita ces moutons de Panurge, ne trouvant aucune utilité à rester devant l'entrée.
Les couloirs étaient pour le moment vides de cette vitalité qui les consolait de leur abandon de la nuit. Les rares lycéens se hâtaient vers la bibliothèque afin d'étudier et se donner un chance de réussite aux examens, réputés pour leur complexité, ou encore, se précipitaient vers leurs clubs, qui étaient divers et variés dans ce grand établissement. Elle, elle se dirigeait vers les remises à son image, comme elle le pensait, inutiles et bondées d'objets qui l'étaient tout autant. Elle pénétra dans l'une d'elle, ce qui n'était guère le fruit du hasard. Elle y demeurait fidèle en raison de la tranquillité qui y régnait, de la vue imprenable sur le grand cerisier que laissait entrevoir la petite fenêtre et du fait qu'elle faisait office de dépotoir aux objets usagés de l'atelier musique. Elle était ainsi dans son élément, parmi les pupitres qui avaient ployé sous le poids des partitions, des anches brisées, des bouchons à clés pour les instruments à vent tordus, des baguettes courbées. Elle prit place sur une caisse traînant dans un coin face à la fenêtre, ouvrit son sac et en sortit un long étui noir. Elle le maniait avec mille précautions, comme s'il était une fragile poupée de porcelaine. Elle assembla les trois parties argentées, formant ainsi sa si précieuse flûte traversière. Elle la couvait d'un regard rempli d'une extrême douceur qui se manifestait dans chacun de ses gestes. Le simple effleurage du métal froid réveillait en elle toute sa nostalgie. Elle chauffa son instrument en embrassant l'embouchure et laissant s'échapper un faible souffle qui résonnait dans ses longues entrailles, faisant songer au bâillement marquant l'éveil d'un paresseux endormi. Puis elle se plaça correctement, prit une profonde inspiration et laissa la musique l'emporter.
Ses doigts filaient sur les clés avec une dextérité remarquable. Une aisance qu'elle s'était efforcée de conserver. Ses poumons s'emplissaient ou se vidaient au rythme des espiègleries de son diaphragme qui rivalisait de précision avec sa langue tantôt douce, arrondissant les articulations, tantôt d'une fermeté hors normes qui durcissait le démarquage des notes. Prenant appui sur les graves pour faire briller les sommets aigus, faisant contraster les caractères joyeux, moqueur, triste ou encore plaintif, exagérant les accents et liaisons, c'était ainsi qu'elle jouait. Son son, dont elle avait ôté tout parasite au fur et à mesure du temps, rayonnait de splendeur et de puissance. Le résultat d'une dure labeur et d'une persévérance, soutenus par l'aide d'une poignée d'enseignants qu'elle avait admirés pour leur talent et leur patience. Elle poursuivait l'enchaînement de ses morceaux qu'elle connaissait sur le bout des doigts, n'ayant plus le temps de se pencher sur de nouveaux. Les tempo variaient tout comme les images à représenter, les messages à faire ressentir au point de frôler l'évidence, au fil de ces suites de mélodies Puis vint
ce morceau. D'une lenteur nécessaire à la concrétisation de toute cette mélancolie.
La Pavane à une Infante Défunte. Les longues lamentations étaient teintées de caprices de nuances. Les altérations harmonieuses dépeignaient les peines infligées à une mère à la mort de sa fille, fruit d'un amour qui n'eut pas le temps de mûrir avant de succomber aux insistances de la Faucheuse. Des larmes roulèrent le long des joues pâles d'Ayu sans pour autant la secouer de sanglots, lui permettant de préserver ce son si riche en émotions. Sa flûte était devenue avec le temps, un déversoir à sentiments, ses sentiments qu'elle ne pouvait plus que refouler. Au même instant, le ciel se mit lui aussi à déverser sa tristesse, ses larmes cristallines roulant sur les feuilles épanouies du cerisier et les bourgeons qui parsemaient sa verte chevelure. Ils pleuraient à l'unisson, unis par cette seule musique qui illustrait leur pauvre sort...
La sonnerie finit par l'interrompre. Elle reposa doucement son instrument qu'elle entreprit de nettoyer et de ranger rapidement mais avec des gestes adroits. Elle regarda furtivement vers la petite fenêtre ; les nuages n'avaient pas cessé de se débarrasser de leur pluie. Elle sécha les quelques larmes qui perlaient encore au bord de ses yeux bruns et quitta la pièce pour aller se fondre dans la masse des étudiants se précipitant vers leur salle de classe.
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